Voyage au Brésil 33: l’histoire des « sans terre » la mistica au MST 6/6

CPTUn grand merci à Andrelina, Sœur Alberta et Fernando de nous avoir accueilli à la permanence du CPT (Conseil Pastoral de la Terre)  à São Paulo. Bel échange avec des témoins forts de la lutte ecclésiale pour les paysans sans terre. Une qualité de présence et d’action telle que le nom de la dynamique religieuse Alberta, italienne depuis plus de 70 ans au Brésil, a été attribué à un assentamento par ses occupants !  à sa grande confusion …
Le CPT, organisme d’Eglise, sera présent au congrès de février du MST à Brasilia. Andrelina y participera. Des membres du CPT sont présents dans pratiquement tous les MST au nom de leur foi et communient à la lutte de leurs frères non croyants pour plus de dignité et de justice….

Comment tous ces paysans sans terre ont-ils pu tenir le coup durant toutes ces années alors que de tous côtés ce n’était que haines, violences, meurtres, assassinats par milliers ? Comment des familles comme celle de Valdir peuvent elles rester 9 ans dans des campements de bâches noires dans l’attente d’avoir une terre ? Pourquoi les militants restent attachés au MST malgré les différentes épreuves, notamment celles du temps et de la déception ? Pourquoi les cadres réussissent le plus souvent à pratiquer ce qu’ils professent dans le discours ? À être de « bons compagnons », non seulement pour les « autres membres » du MST mais aussi plus généralement vis-à-vis de la société ?
La réponse est la mistica, la mystique. Mistica sécularisée pour le bénéfice de tous.
Essayons de vous en expliquer sa réalité… essayons, car la mystique est une expérience à vivre.
Plutôt que de discourir sur cette réalité nous avons tenté de synthétiser l’approche trouvée sur deux sites (dont les références sont en fin d’article).
Lors d’un interview avec avec João Pedro Stédile, l’un des fondateurs du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, celui-ci affirmait :
«…. Sous l’influence de l’Église, la mystique était facteur d’unité, d’accomplissement de nos idéaux, mais, en tant que liturgie, elle était très pesante. Avec le temps, nous nous sommes rendu compte que si tu laisses la mystique devenir formaliste, elle meurt. La mystique n’a de sens que si elle fait partie de ta vie…
Pour J. P. Stédile, le terme Mística ne parvient véritablement à traduire ni le sens de la célébration ni celui du sentiment qu’elle procure. D’après lui, le mieux serait d’utiliser le mot d’origine latine, mystère, pour les raisons suivantes :
acampamento1« Ce n’est pas le mystère qui est lié à l’inconnu, mais plutôt celui qui correspond aux sentiments, tout ce qui siège à l’intérieur de la personne et qui n’est donc pas visible. […]
En réalité, la mística c’est cultiver un idéal ! Et comment peut-on cultiver un idéal ? D’abord, il faut avoir un idéal ! Une personne, individuellement peut avoir un idéal, trouver un amour, [avoir] une nouvelle maison, etc. […]. Dans le cas du MST, il s’agit d’un idéal, d’un rêve collectif ! Quel est notre rêve collectif ? […] Faire, un jour, la réforme agraire pour partager toute la terre ; constituer une société où nous puissions vivre comme des êtres égaux ; une société où nous puissions tous avoir l’opportunité de vivre dans de bonnes conditions ; une société où nous puissions tous avoir l’accès à l’éducation, c’est-à-dire que notre rêve, c’est de vivre dans une société juste ! […] La mística, c’est cultiver cet idéal. Mais tu ne cultives pas un idéal avec … des banalités… ou avec des mots perdus ! Cultiver un idéal se fait avec des symboles, avec des pratiques sociales. Et c’est ça, la mística ! […] C’est la liturgie de cultiver l’idéal. […] Et nous cultivons notre idéal avec des musiques, avec le drapeau du MST, avec des célébrations qui nous permettent d’être plus unis, avec des mots d’ordre qui nous rassemblent ! Le drapeau est une image de notre idéal, il n’est pas simplement un bout de tissu ! Par exemple, quand il y a une occupation et que tu vois le drapeau des Sans-terre… Tu te sens membre du groupe, tu te sens avoir une identité commune. Parce que tu sais que ce groupe a le même idéal que toi. Et à ce moment-là tu es heureux, tu extériorises tes sentiments. Donc, dans toutes les activités collectives qu’on réalise au MST, on a toujours comme objectif de cultiver cet idéal.

Parmi les symboles, nous retrouvons donc le drapeau, mais aussi les chants, l’hymne du MST, les mots d’ordre, les outils de travail, les produits du travail des champs… le Mouvement s’est créé ainsi des rites pour célébrer la lutte et forger un esprit de communion entre ses membres.

mst« … La cohésion d’un groupe est, en effet, le fruit d’un véritable travail dans lequel il faut à la fois faire croire au groupe que le nous existe en tant que tel et, ensuite, qu’il existe pour faire quelque chose ensemble. On peut dire que la pérennité d’un groupe dans le temps s’appuie fortement sur la capacité des membres à croire qu’ils sont égaux et qu’ils ont un pouvoir sacré, celui d’agir en fonction des objectifs à poursuivre….
… Un groupe ne saurait se rendre visible pour un public donné sans se rendre aussi visible à lui-même, en tant que groupe. Dans ce processus, les membres du groupe doivent partager la conviction qu’ils constituent une communauté, qu’ils se fondent dans un nous, quoi qu’il puisse leur arriver. Cette communauté doit non seulement croire qu’elle mène une lutte juste mais que, par la mobilisation, elle a de surcroît la possibilité matérielle de parvenir à transformer la réalité.

Autrement dit, le nous doit croire qu’il est possible d’y arriver. Les membres du MST ont su se ménager des moments pour être ensemble, en créant une atmosphère ludique, en rupture avec la vie quotidienne. Ces moments inspirés par des sentiments d’amour, sont désignés par le terme générique de mística.  »

On peut dégager de ces propos l’idée que, pour ce leader du MST, un idéal collectif ne peut pas demeurer vivant et présent dans l’horizon du possible, sans la pratique de la célébration collective. Comme tout rêve, il n’a pas d’existence réelle, et c’est précisément le manque de matérialité qui le rend vulnérable et instable. Il est donc nécessaire de le cultiver et de l’entretenir périodiquement. Cependant, afin que ce rite ne soit pas un acte mécanique, afin qu’il puisse avoir du sens pour les individus qui le pratiquent et pour ceux qui l’observent, il faut instaurer une atmosphère passionnée à l’intérieur de l’expérience collective. Ce qui est possible grâce aux symboles du MST et au récit construit à partir de la mémoire collective.

mst-2014-1Une seconde approche du mot, au delà du rite, réalisé toujours collectivement, c’est qu’il porte aussi un sentiment particulier qui est à l’origine des actions héroïques ou plus banales des militants. En fait, la mística est décrite par certains militants comme un état affectif marqué par la passion, voire par l’amour qui « nous permet d’être créatif et d’agir malgré les difficultés de la vie ». Dans ce deuxième sens, la mística correspond à une prédisposition à s’engager et à agir pour le bien commun, une motivation à donner le meilleur de soi-même sans se préoccuper de s’assurer que les autres donneront autant. Pour pouvoir donner « sans compter », il faut être capable de sortir de la logique marchande et rationnelle, selon laquelle chaque action est effectuée en vue de recevoir une gratification. Le récit de Frei Betto donne un aperçu de cet esprit :

« Quand je voyageais dans les pays du socialisme réel, je parlais à mes amis communistes, de l’exemple des membres des communautés ecclésiales de base [CEB]. Je leur disais qu’ils n’iraient nulle part tant qu’ils ne construiraient pas des partis politiques avec des gens qui avaient la même capacité d’abnégation. Je connais de nombreux agents pastoraux laïques, prêtres, religieux, qui travaillent beaucoup au lieu de se divertir et de se reposer, sans penser ni à l’argent ni au pouvoir. Il est très facile de travailler dans un parti [politique] quand on pense aux élections futures. De la même manière, il est très facile de lutter pour une bonne affaire quand on reçoit beaucoup d’argent. Ce qui est difficile c’est le don ; cela exige la mística »

mortos-sao-paulo-2Autre élément important dans la mistica c’est le travail de mémoire d’événement mis en scène. (voir dans le petit film ci-après à 15’30) Dans la mística, on peut observer que des traumatismes personnels [plusieurs assassinats] ont été mis en intrigue selon une temporalité donnée. Ces événements ont pu être appropriés lors des débats et ils ont finalement été choisis pour constituer le scénario de la mística qui devait être jouée ce jour-là.
Grâce à la mémoire des participants, les événements ont pu émerger, faisant désormais partie de la réalité de tous. Il est possible de dire que, jusque-là, ils n’étaient que de tristes événements personnels. Dans l’expérience de la mise en scène, les événements ont pu être revisités par tous les militants, devenant l’histoire des Sans-terre et acquérant ainsi un caractère à la fois social et politique. En outre, une fois que le MST les reconnaît comme des faits qui sont arrivés à la communauté des Sans-terre, ces événements peuvent être « pacifiés. « C’est parce que des compagnons ont été assassinés, pour notre idéal commun, que la lutte doit continuer, que nous devons tenir ensemble ». La vengeance, sous la forme d’une action violente, n’est pas, selon eux, une attitude à adopter envers les « ennemis »…
Ce travail de mémoire est une force pour avancer, imaginer et bâtir un autre monde, une autre réalité sociale, dans laquelle la terre puisse être mieux partagée entre tous les paysans. Mais c’est aussi la confiance dans l’avenir et dans une autre société, plus humaine, qui est renouvelée à travers la célébration…
En savoir plus :
http://www.alterinfos.org/spip.php?article5183

Film sur la Mistica (film de 26’30)

[youtube+http://youtu.be/3aZTG-MWvT4]

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